
On aura longtemps fait les malins à se la couler douce au chaud, pendant que vous affrontiez un hiver rude. Seulement voilà, c'est pour nous l'heure de rattraper le retard (dans une moindre mesure) et de faire face à un automne austral : nous débarquons à Ushuaia, en "Tierra del fuego", à la découverte des terres sauvages de Patagonie.
Et bien vite, nous ressentons cette impression de bout du monde, dans ce village qui clame haut et fort être "le plus au sud du monde". Bon, c'est sans compter Puerto Williams, situé un peu plus au sud, en terres chiliennes. Mais comme nous expliquent les argentins d'ici, ça ne compte pas vraiment car il s'agit plus d'une base militaire et il n'y a pas vraiment d'habitants permanents... (un argentin n'abandonne pas facilement sa fierté, surtout au profit d'un chilien). Enfin, de toute façon, ça risque de ne pas durer éternellement, avec le probable développement de zones habitées en Antarctique (si ce n'est pas déjà le cas). Car à Ushuaia, c'est aussi l'endroit d'où les touristes fortunés embarquent pour ce nouveau continent... moyennant au minimum 5000 dollars US ! Pourquoi est-ce si cher ? Parce que les gens sont prêts à payer ce prix ! C'est en tout cas ce que l'on nous réponds à l'agence de voyage. Précisons quand même qu'il existe des quotas de visiteurs, et que ça contribue à faire grimper les prix en flèche.
A part ça, Ushuaia est une ville agréable, avec de jolies petites maisons colorées, située en bordure du canal de Beagle, et cernée par quelques montagnes et forêts. Ce qui offre de bonnes possibilités de marche. Les chemins, sans être exceptionnels, permettent quand même d'être au grand air, dans une nature encore sauvage. Par un bel après midi ensoleillé, nous faisons une sortie en voilier sur le canal, où se mêlent les eaux de l'Atlantique et du Pacifique. Nous nous approchons d'un îlot où s'est établie une colonie de cormorans. De loin, leur parenté avec les manchots est assez nette. Pas étonnant qu'ils aient inspiré ce cher Darwin. Ces volatils cohabitent avec des otaries dont l'activité principale semble être de se dorer au soleil... Ces derniers profitent de l'absence, sur ces rochers, de végétation qui ne pousse pas à cause de l'acidité du guano des cormorans. La nature est bien faite !
Nous accostons ensuite sur une petite île pour observer de plus près la flore. Et découvrir un étrange site archéologique, formé d'un tumulus de cendres, d'os et de coquilles, le tout étant depuis recouvert de végétation. Il s'agit d'un ancien site de festin des yamanas*, ces hommes qui peuplaient la région avant l'arrivée des blancs. Car ces hommes étaient bien différents de nous. Déjà, ils vivaient nus. Alors pour survivre dans le plus simple appareil sous ces latitudes, leur métabolisme s'était adapté : ils brûlaient de grandes quantités de calories (quatre fois plus que nous). Et comme il était impératif pour eux de trouver ces calories, c'était d'excellents pêcheurs. Enfin, ça n'a pas empêché Mr Darwin de les considérer comme des "sous-hommes sans vie spirituelle". Je trouve ça terrible de dire une bêtise pareille. Personnellement, si l'on m'avait laissé nu sur ces terres, combien de temps aurai-je survécu ? Pas bien longtemps, le froid ou la faim m'auraient vite emportés. Depuis, heureusement, justice a été faite pour ce peuple disparu. Leur ingéniosité a été démontré et leur système élaboré de croyances étudié. Leur disparition suit le schéma classique pour ce genre de population : en quelques décennies, au contact de l'homme blanc, les maladies les ont décimé. Et pour les plus résistants, les baleiniers officiant dans le secteur ont fait main basse sur leur principale source d'alimentation. Fin de la parenthèse.
Nous traversons ensuite le détroit de Magellan, laissant derrière nous Ushuaia et la Terre de Feu. Direction Puerto Natales, au Chili. On passe le plus clair de notre temps dans cette bourgade chilienne à préparer nos sacs pour partir quelques jours sur les chemins des Torres del Paine. On les remplit d'un tas de choses utiles, comme une tente, des duvets, un réchaud, des nouilles et un stock de fruits secs ... Bref, tout ce qui nous est nécessaire pour passer 5 jours loin de tout (ou presque), à marcher aux pieds des montagnes et des glaciers. Ce parc national est assez isolé et plusieurs heures de bus sont nécessaires pour y arriver. Sur place, nous nous mettons en marche sur des chemins battus par de forts vents. Au terme de cette première étape, nous dressons la tente à proximité de l'impressionnant glacier Grey et du lac du même nom, sur lequel fondent doucement de gros glaçons bleutés. Le jour suivant nous finissons notre marche bien crottés et trempés jusqu'aux os. La pluie s'est invitée dans l'après midi, et en plus de nous doucher, elle rends les chemins boueux. Mais ce qui nous inquiète le plus, c'est une douleur que ressent Leila au talon... Nous montons le camp, puis nous nous empressons d'enfiler des vêtements secs et de nous glisser dans nos duvets, histoire de nous réchauffer. Notre thermomètre indique 8 degré (sous tente). Nous grimpons le lendemain sur les flancs pierreux de la vallée des Français, avant de rebrousser chemin : la douleur apparue la veille empire... et ce n'est pas vraiment l'endroit rêvé pour avoir un pépin sérieux et ne plus pouvoir avancer ! Alors, nous repartons doucement en direction d'un refugio, d'où nous pouvons retourner le jour suivant en bateau, puis en bus, à Puerto Natales. On sera rentré finalement un jour plus tôt que prévu, sans avoir admiré l'intégralité du massif montagneux, mais en étant persuadés d'avoir pris la bonne décision. De retour à la ville, nous nous occupons de rendre le matériel emprunté, de faire une lessive salvatrice... et retrouvons la gérante de l'hôtel à fond devant son match de foot : le Pérou affronte le Chili, un match comptant pour les éliminatoires de la coupe du monde. Elle nous explique que ce match revêt une importance particulière, car en plus de l'aspect sportif, les relations entre ces deux pays ne sont pas idylliques. En plus des contentieux passés, de tensions nouvelles sont apparues concernant le partage des zones de pêches... Voilà, on a beau être perdus dans l'extrême sud du pays, les gens ne se sentent pas moins chilien à part entière.
De retour en Argentine, nous nous rendons ensuite à El Calafate, située sur les rives du lago argentino, en plein coeur de la région des glaciers. Sans doute le plus fameux, le glacier Perito Moreno offre véritablement un spectacle hors du commun. Cet amas de glace descend une large vallée avant de déboucher sur un bras étroit du lac. Cette géographie particulière permet à ses admirateurs de le surplomber légèrement depuis la rive opposée, et ainsi de jouir d'une vue d'ensemble à couper le souffle. On peut ainsi se rendre compte du chemin parcouru par la glace depuis les sommets enneigés que l'on aperçoit au loin jusqu'à ce mur de glace qui nous fait face. Et cette glace avance vite : deux mètres par jour. Si bien que l'on entend véritablement le glacier craquer. Bien qu'il soit difficile d'imaginer les forces à l'oeuvre à l'intérieur de ce colosse de glace, nous pouvons mesurer leur travail : ne se déplaçant pas à la même vitesse sur toute sa largeur, le glacier apparaît complètement craquelé, comme un amalgame compact de pics bleutés. Le Perito Moreno finit sa course sur le lac, où les eaux l'affaiblissent, contribuant ainsi à l'effondrement magnifique, mais je crois que ce glacier tient une place de choix parmi les merveilles naturelles de notre chère planète. Voilà, c'est dit. Le lendemain, nous voguons sur le nord du lac à la découverte de nouveaux glaciers. Entre autres, de l'Upsala se détachent d'énormes icebergs, si bien que les bateaux ne peuvent approcher à moins cinq kilomètres !
Notre dernière étape en Patagonie est le jeune (mais dynamique) village d'El Chalten. Récemment construite par les argentins, cette ville auto-proclamée "capitale du trekking" est le lieu idéal pour approcher les majestueux pics du Torre et du Fitz Roy, ainsi que les glaciers et lacs qui les accompagnent. Nous prenons plaisir à faire de belles balades à la journée jusqu'à ces derniers, que l'on découvre même par un ciel plutôt dégagé. Bon d'accord, la première fois, c'était brouillard et neige, donc on ne voyait rien... Mais quand un beau ciel bleu nous attendait le lendemain matin, nous y sommes retournés, et le spectacle en valait largement la peine.
Voilà, après avoir découvert certains des trésors du sud des Amériques, nous repartons finalement pour Buenos Aires, où nous disposons d'une semaine pour en apprécier ses charmes.
* en Porteno, le son "ieu" se prononce la plupart du temps "che". Ce qui donne (pour les hispanophones) : el desachuno, la caché 25 de macho, mé chamo marc-olivier... et cetera.
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